Je commence par moi, parce que ce serait étrange de te parler de la phase invisible en la décrivant de loin. Quelques semaines après son lancement, Lady Vox n’a aucune vue et aucun abonné, que ce soit sur le site ou sur les réseaux. Ce n’est pas la première fois : j’avais déjà lancé un autre site, sur lequel j’ai publié pendant des mois sans que personne ne vienne.
→ Le doute qui s’installe.
Ce silence produit un effet assez prévisible, que je n’avais pas vu venir la première fois. Chaque semaine sans retour pose la même question sous une forme légèrement différente : est-ce que ça intéresse quelqu’un, est-ce que je me trompe de sujet, de ton, de plateforme, est-ce qu’il n’y a pas déjà mieux ailleurs. On ne se les pose pas une fois pour toutes, on se les repose tous les jours, et comme le silence ne répond jamais, on finit par construire quelque chose tout en se demandant sans cesse s’il faut continuer.
On ne manque pas de capacité dans la phase invisible. On manque de preuves, et on les cherche là où il n’y en a pas encore.
Les parcours qu’on admire nous sont toujours racontés à partir du moment où ça a pris. On voit le succès, la reconnaissance, les clients, et presque jamais les mois pendant lesquels la personne avançait dans un silence à peu près complet. Cette phase existe pourtant chez presque tout le monde, quel que soit le domaine, et elle fait partie du prix d’entrée.
→ Comment on abandonne sans le dire.
La plupart des femmes que je connais, et moi la première, n’abandonnent pas en disant « j’arrête ». Cela se passe de façon beaucoup plus discrète, avec des phrases raisonnables : je vais réfléchir à une meilleure approche, mon positionnement n’était peut-être pas le bon, j’ai une autre idée qui me parle davantage, je m’y remettrai quand j’aurai plus de temps.
C’est ce que j’ai fait avec mon premier site. Quand les vues ne venaient pas, j’ai changé de positionnement, puis d’idée, en me disant à chaque fois que cette fois serait la bonne parce que le sujet était mieux choisi. J’avais l’impression de progresser, alors que je recommençais à zéro tous les quelques mois, c’est-à-dire juste avant le moment où quelque chose aurait pu commencer à se passer. Je n’ai pas manqué de talent ni d’idées, j’ai changé de direction chaque fois que le silence est devenu trop lourd, et ces changements m’ont coûté plus que le silence lui-même.
Je ne prétends pas que persévérer garantit le succès, personne ne peut le promettre. Je dis seulement qu’on ne peut pas savoir si une idée fonctionne tant qu’on ne l’a pas tenue assez longtemps, et qu’on l’abandonne presque toujours avant.
→ Changer d’unité de mesure.
Je lis en ce moment Atomic Habits (de James Clear), et une idée m’a arrêtée parce qu’elle décrivait exactement mon problème : de petites actions régulières pèsent bien plus, à terme, que de grands élans irréguliers. Il y a aussi un point que je n’avais pas vraiment considéré, c’est ce que ces actions font de nous au passage. En publiant chaque semaine, je deviens quelqu’un qui écrit mieux, qui tient ses engagements, qui sait travailler sans retour, et ce progrès m’appartient quoi qu’il arrive ensuite.
C’est ce qui m’a fait comprendre mon erreur. Je mesurais ce que je ne contrôle pas : les vues, les abonnés, les réponses. Aucune de ces données ne dépend de ce que je fais ce jour-là, et c’est pour cela qu’elles rendent impuissante. Ce que je contrôle, c’est d’avoir fait ou non ce que j’avais décidé de faire, et pendant la phase invisible, c’est la seule mesure qui ait un sens.
Je dois être honnête : j’ai encore le réflexe de regarder les retours avant de me mettre au travail, et cela me décourage à chaque fois. Je n’ai pas résolu ce problème, je commence à le traiter, et la méthode ci-dessous en fait partie.
→ La méthode des 30 jours.
Elle tient en 5 étapes, et tu peux la commencer ce soir :
– Choisis une seule action répétable, directement liée à ce que tu construis : écrire, publier, appeler, proposer, apprendre. Une seule, parce que trois actions deviennent vite aucune.
– Fixe un seuil tenable même un mauvais jour. S’il te paraît presque trop petit, c’est le bon.
– Note chaque jour si c’est fait, avec une croix dans un carnet ou sur un calendrier, sans rien ajouter.
– Ne juge pas ton projet sur les retours. Réponds à ceux qui arrivent, évidemment, mais ne tire aucune conclusion avant le trentième jour, et si tu as besoin de regarder les résultats, fais-le une seule fois par semaine, à heure fixe.
– Au 30e jour, compte tes croix. Regarde ensuite ce qui s’est passé et ajuste.
Un exemple, pour que ce soit concret. Imagine une graphiste qui veut devenir freelance et n’ose pas se lancer. Elle choisit d’envoyer un message par jour à une personne : un ancien collègue, une agence, une connaissance qui pourrait avoir besoin d’elle. Son seuil est volontairement bas, trois lignes, même les jours où elle n’a pas envie. Quand quelqu’un répond, elle répond à son tour, mais elle ne se demande pas chaque soir si ça marche : elle note sa croix et passe à autre chose. Un dimanche par semaine, elle fait le point en dix minutes. Au bout de trente jours, elle compte vingt-sept croix, soit vingt-sept personnes qui savent désormais qu’elle existe et ce qu’elle fait. Qu’elle ait signé un contrat ou non, elle a changé de position : elle est devenue quelqu’un qui va vers les autres régulièrement, ce qu’elle n’était pas un mois plus tôt.
“Un jour manqué est un accident. Deux jours d’affilée, c’est le début d’une nouvelle habitude.
James Clear, Atomic Habits
Si tu rates un jour, ne considère pas que tout est perdu. James Clear, l’auteur d’Atomic Habits, résume cela par une règle simple : ne jamais manquer deux fois de suite. Un jour d’écart n’abîme pas une série, mais le deuxième jour d’affilée est celui où l’on glisse, et c’est à cet endroit précis que beaucoup abandonnent, en prenant un jour manqué pour la preuve qu’elles n’y arriveront pas.
→ Ce que le silence ne dit pas.
Ce matin où tu cherches un signe et où tu ne trouves rien reviendra, plusieurs fois peut-être. La différence est que tu auras, à côté de ce silence, un autre indicateur que tu contrôles : le nombre de jours où tu as fait ce que tu avais décidé de faire. Il n’y a pas de déclic à attendre, il y a un chemin et des choses à faire, et cette phase silencieuse en fait partie.
Commence ce soir, et note la première croix.
— lady Vox

